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RÉCIT DE VOYAGE : COMME UNE ODEUR DE MOUTON – PARTIE 3

Silvij, 35 ans, en couple avec Ana. Il est chauffeur de bus scolaire. D’un naturel jovial, un brin clownesque, il n’avait pas son pareil pour épingler les erreurs de parcours de notre guide. Si le plus souvent les railleries ou les critiques empruntaient au registre de l’humour, il osait quelquefois les remarques cinglantes : entre le gentil râleur et le client insatisfait. Le plus souvent il n’avait pas tort car il est vrai que l’organisation avait ses failles et il se plaignait rarement pour rien. C’est juste qu’Onji faisait de son mieux avec les outils qui lui étaient donnés. La faute incombait plus à ses employeurs, peu scrupuleux d’embaucher au rabais du personnel sous-qualifié. 

Au fil des jours, les attaques de l’un ont fait germer les ripostes de l’autre. Nous dormions près du White lake, du côté de Terkhiin Tsagaan Nuur. C’était presque la fin du séjour. Les températures avaient bien refroidi depuis le désert de Gobi. A l’intérieur de la yourte, Michaël avait allumé un feu dans le poêle. Steven, le plus proche du foyer, s’exclama : « I’m cooking like a sausage ». Il devait faire au moins 40° là-dedans. Les verres de vodka s’accumulaient au fond des estomacs. L’ambiance était à la rigolade. Même Onji, qui d’habitude ne buvait pas, s’était laissé tenter par quelques verres de Gengis Khan. Rapidement réchauffée par la boisson, elle réalisa un véritable one woman show qui ne manqua pas d’amuser la galerie. Poussée par son amie et collègue Douma, une guide d’un autre groupe, elle commença par nous expliquer la conception de l’amitié chez les mongols et sa version de la fidélité. 

Elle s’était en effet liée à un autre guide avec qui elle avait marché main dans la main la veille au soir. « Just friends » nous dit-elle. L’ennui, c’est que le petit copain d’Onji n’était pas au courant mais visiblement ce n’était pas un problème. Elle nous a dit, pas très sûre d’elle, qu’il comprendrait la situation. Nous n’avions rien demandé à ce sujet, nous n’avions même pas connaissance de ses activités. L’alcool aidant, Onji s’était juste dévoilée le plus simplement du monde, devant nos visages amusés par sa fraîcheur et son innocence. Après s’être enlisée dans des explications farfelues, elle reporta l’attention sur Silvij qu’elle affubla du sobriquet de « Mister Bean ». Outre son physique, elle expliqua que ses expressions et ses gestes lui rappelaient le personnage. Il ne fut pas vraiment ravi de son nouveau surnom. Comprenant sa vexation, elle ne cessait de répéter à tout bout de champ « just joking ! just joking ! » tout en pouffant de rire. Elle tenta en vain de trouver des surnoms aux autres hommes du groupe, comme pour relativiser le précédent éclat. Trop tard, le mal était fait, mais ce n’était pas grave. Entre elle et Silvij, ce n’était pas l’amour fou, et de toute façon après sa compagne Ana, il n’avait d’yeux que pour Oggi notre chauffeur qu’il vénérait comme un genre de super héros. 

Quelques jours auparavant, Oggi s’était brillamment illustré dans un sauvetage difficile. Nous faisions route dans les montagnes entre les sources chaudes de Tsenkher et le Terkh White Lake. Il pleuvait depuis trois jours au moins. La terre était détrempée. Le minivan patinait régulièrement dans la boue. Oggi connaissait son camion, c’était indéniable. Il le conduisait avec une maîtrise parfaite et gérait impeccablement sa mécanique capricieuse. J’entends encore le craquement infernal du boîtier de vitesse. Ce jour-là, nous avons franchi plusieurs cols sans réelle difficulté, à l’exception d’une montée particulièrement ardue. 

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Arrivé en bas de la pente, notre chauffeur coupa le moteur du minivan. Il y avait deux voies d’accès possibles, un chemin très boueux sur la gauche, une piste plus sèche mais aussi plus abrupte sur la droite. Oggi prenait le temps de la réflexion. Nous attendions patiemment les consignes lorsqu’il démarra le moteur sans mot dire. Il s’élança à pleine vitesse au milieu du terrain sans emprunter ni l’un, ni l’autre des deux chemins possibles. Il préféra couper tout droit à travers un champ de hautes herbes, à l’endroit même où la pente était la plus prononcée. Assurément nous ne pouvions monter jusqu’en haut, ce n’était pas possible. Mais ce n’était pas non plus l’idée d’Oggi. Il plaça le véhicule en travers de la pente lorsque celui-ci se mit à ralentir et nous fit signe de descendre. Nous avons obéit, nous sommes éloignés et avons observé la suite de la manœuvre sous une pluie battante. Sur ce, Oggi redémarra l’engin, dirigea les roues face à la pente, donna un coup franc sur l’accélérateur, descendit quelques mètres à toute vitesse pour prendre son élan, braqua sur la gauche pour se remettre dans l’axe de la pente, réaccéléra plein pot une fois le camion sur la piste, et appuya le pied au plancher pour parvenir au sommet du chemin. Il arrêta le moteur, descendit du minivan un léger sourire au coin des lèvres, pas peu fier de ce qu’il venait de réaliser. Mais l’aventure était loin d’être finie.

En bas du chemin, un autre camion de Khongor Expédition tenta une approche plus classique pour grimper en haut du col. Il s’embourba rapidement. Marche avant, marche arrière, rien à faire, il était complètement coincé. Malgré ses efforts précédents pour parvenir en haut de la pente, Oggi sauta dans son camion pour venir en aide à l’autre conducteur. Il arrêta son véhicule près du sien, attacha une corde solide entre les deux engins et tira le deuxième minivan loin du chemin boueux. Ensuite il renouvela son exploit pour revenir en haut de la pente. L’autre chauffeur l’imita, et Oggi fut de nouveau très fier de ce qu’il venait d’accomplir. Le groupe l’ovationna, et Silvij s’exclama « this man is my hero ! »

Dans notre yourte près du Terkh White Lake, la température était bien redescendue depuis la soirée de la veille. C’était le matin, un peu avant le départ pour la randonnée à cheval. Onji avait mis les futurs participants au défi d’une course. Les paris étaient allés bon train. Elle se disait gagnante, Mick se voyait en haut de l’affiche tandis que je pensais Michaël largement favori. Chacun avait ses avantages. Onji était légère, connaissait les chevaux et les selles mongols. Mick avait passé le mois précédent à monter des chevaux au sein d’une communauté de nomades. Michaël avait donné des cours d’équitation il y a quelques années. 

Une fois en selle, nous sommes partis pour une balade de quelques heures autour du volcan éteint Khorgo. Nous étions un groupe d’une douzaine de personnes plus trois cavaliers mongols. A part les trois prétendants à la course, la plupart des participants était rarement montée à cheval, voire pas du tout. L’équipement n’était pas vraiment adapté et il était évident que nous aurions mal partout le lendemain matin. Onji était surexcitée et elle trépignait d’impatience de se mesurer aux autres pendant la course. Mick de son côté avait insisté pour prendre le temps d’apprivoiser son cheval avant de se frotter aux autres concurrents. Il était assez nerveux et semblait être dans un rapport de force avec l’animal comme s’il espérait le dompter. Il fanfaronnait, le torse bombé, tirant sur les rennes et s’isolant du groupe comme à son habitude. Michaël quant à lui jouait les professeurs en dispensant des conseils avisés aux participants désireux d’améliorer leur technique.

A mi-chemin, nous sommes descendus de selle pour grimper en haut du volcan ; une ascension ardue d’une vingtaine de minutes pour profiter d’un joli panorama. Un break dans la balade, une pause avant la fameuse course. Nous sommes remontés en selle et avons pris le chemin du retour. Quelques kilomètres avant l’arrivée au camp, les participants ont commencé à se mettre d’accord sur les conditions du parcours. Ils étaient quatre en tout : Onji, Mick, Michaël et Anna, une jeune espagnole d’un autre groupe. Ils ont enchaîné trois petites courses de 250 mètres environ. Ils partaient comme des dératés. Onji était comme une dingue, Mick avait le goût de la victoire dans la bouche, Michaël s’amusait comme à ses quinze ans et Anna se défendait plutôt bien pour une première fois. Trois courses et pourtant un seul gagnant. Michaël les a emportées à chaque fois même si la dernière course s’est jouée à une moustache de cheval avec Mick qui a failli rafler une victoire.

Le lendemain, nous avons laissé le lac derrière nous et avons entamé la route du retour vers la capitale. Il ne nous restait plus que trois jours de voyage. Nos corps commençaient à fatiguer des kilomètres en camion, nos estomacs à être écœurés de la cuisine répétitive d’Onji, nos vêtements à empester sérieusement. Sur le chemin, nous avons fait une étape au monastère Erdene Zuu, un lieu important en Mongolie.

Après la visite de plusieurs temples bouddhistes, nous nous sommes baladés sur le site, chacun vaquant à ses occupations. A un moment, Onji nous a pris à part pour nous confier que c’était l’anniversaire de Silvij. Elle souhaitait lui offrir un petit cadeau et nous indiquer l’adresse d’un bon restaurant. Mais Ana ne l’entendait pas tout à fait comme ça. Elle préférait organiser un repas tout simple au camp, une petite bouffe sans prétention avec des ingrédients qu’elle et Silvij appréciaient. En d’autres termes, il faudrait éviter le mouton, le riz, les morceaux de viande cartilagineux et faire avec les moyens du bord pour essayer de concocter une tambouille mangeable. La nourriture mongole est assez monotone et lorsqu’on n’est pas amateur de viande, ce n’est pas évident de se plier au régime local. Sur le plan alimentaire, Silvij et Ana l’avaient un peu dure parfois, comme moi d’ailleurs, je ne vais pas m’en cacher. Il faut dire que certains repas relevaient du défi, une sorte d’épreuve comme la fois où nous avons pris la pause déjeuner sur la route qui nous menait aux sources chaudes de Tsenkher.

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Il était presque une heure de l’après-midi et nous avions tous très faim. Onji nous a proposé de nous arrêter sur le bord de la route dans une sorte de relais routier version mongole avec des yourtes à la place des bâtiments. Elle a choisi une tente au hasard. Nous sommes entrés et nous sommes assis sur des petits tabourets. Au menu, un plat unique : une soupe de nouilles avec du mouton. La cuisinière nous a servi une tasse de thé au lait salé, la boisson locale. Nous l’avons observée le temps de la préparation. Après avoir nourri le feu avec de la bouse de yack sechée, elle a saisi une bassine de viande qui reposait à l’air libre à côté du canapé. Elle a découpé grossièrement quelques morceaux de viande de mouton qu’elle a jeté dans un gros poêlon posé sur le feu. Après quoi elle a ajouté quelques litres d’eau stockée dans une grande bassine, une pincée de sel, peut-être un peu de poivre, un seul oignon pour huit assiettes. Elle a posé un couvercle dessus et laissé porter à ébullition. Puis elle a ajouté à nouveau quelques plaques de bouse séchée dans le feu avant de saisir à pleine main une poignée de nouilles faites maison qu’elle a jetée dans le bouillon. A nouveau le couvercle pour laisser mijoter quelques minutes. Pendant ce temps elle nous a proposé de goûter du foie de mouton. Seul Mick s’y est risqué. Il a même rogné un os pour accompagner Onji et Oggi qui semblaient se régaler. Cette viande avait été semble-t-il, cuite à la vapeur au préalable. Depuis combien de jours ? Ça par contre nous ne le savions pas.

Nos soupes ont fini par arriver sur la table. Outre le manque d’hygiène de la cuisinière et le doute sur la fraîcheur des produits, le plat ne faisait pas trop envie. Dans nos bols, une sorte de bouillon blanchâtre, un amas grossier de nouilles un peu trop cuites, et des bouts cartilagineux de mouton. Mais nous ne pouvions pas trop faire les difficiles, tant par respect et politesse que par appétit. Alors on s’est jetés à l’eau à tour de rôle. Mick le premier, pour qui cela n’a pas été vraiment une épreuve. Au contraire même, il semblait apprécier la recette, sûrement par goût du défi. Puis Steven et Michaël qui en avaient vu d’autres. Enfin j’ai tenté l’expérience tandis que je voyais Ana et Silvij qui chipotaient avec leur bouillon. Le liquide était franchement fadasse, ce qui n’arrangeait pas les choses, car après avoir dépassé l’idée que c’était sûrement dégueulasse voire nocif pour notre santé, il aurait été plus simple que cela vaille le coup sur le plan gustatif. On a fait ce qu’on a pu. Seul deux d’entre nous ont pu finir leur assiette, Michaël et moi-même avons fait quelques efforts tandis qu’Ana et Silvij ont vite renoncé. Mais c’était de bonne guerre car vraiment l’expérience était aussi désagréable que risquée.

Pour préparer l’anniversaire de Silvij, nous avons fait les courses dans une petite épicerie près du monastère. Pas grand-chose à se mettre sous la dent à part dix marques différentes de vodka, de la bière et des cacahuètes. Nous avons opté pour un plat de pommes de terre sautées agrémenté de corned beef, de quelques carottes, d’oignons et de navet. On comprend mieux les difficultés d’Onji pour varier nos menus. Une fois arrivés au camp, nous nous sommes mises rapidement à la cuisine avec Ana tandis que les hommes prenaient l’apéritif. Un peu traditionnel comme schéma, j’ai failli bondir mais j’ai laissé couler. Ce fut l’occasion de connaître un peu mieux la discrète Ana.

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Ana, 25 ans, slovène, en couple avec Silvij. Elle vient juste de terminer ses études en langues. Elle parle couramment le russe, l’anglais et le slovène sa langue maternelle. Elle a pour projet de devenir traductrice. Elle a habité quelques mois en Russie pour ses études et nous avons pu confronter nos impressions sur le pays. Nous avons aussi discuté de tout et de rien, et parlé avec Onji de l’organisation de notre périple. Elle nous demandait d’émettre des critiques, ce que nous avons fait, une sorte de bilan à la fin du séjour. Dans la marmite, nos pommes de terre tentaient de rissoler, en vain, et le plat commençait à ressembler à une drôle de bouillie. C’était une petite réunion entre femmes où j’ai appris un peu de l’énigmatique Ana, cette jeune femme sympathique et très discrète qui s’échappait souvent du groupe pour prendre des photos ; une sorte d’antithèse de son homme, Silvij, le joyeux fanfaron qui fêtait ce jour-là ses 35 ans.

Nous avons rejoint le reste du groupe les assiettes à la main. La tambouille n’était pas mauvaise malgré son aspect peu ragoûtant. Elle a plu aux convives et notamment à Silvij, c’était l’essentiel. Les hommes étaient déjà bien éméchés et après le repas, on a eu droit à un tour de table en chanson. Avec Michaël, nous nous sommes lamentablement illustrés dans une Marseillaise revisitée tandis que Silvij s’en est donné à cœur joie pour faire résonner son accent slave dans la pièce. Un couple d’italien s’est essayé dans une charmante version de « Ti amo », Mick a fait quant à lui une timide démonstration, ce qui ne lui ressemblait pas du tout, et Steven nous a bien fait rire en tentant une démonstration maladroite de danse casaque. La bière ne manquait pas et les shots de vodka commençaient à bien remplir nos estomacs. C’était un de nos derniers moments passé ensemble, un moment léger et simple pour conclure notre périple de près de deux semaines. Bientôt nous allions rejoindre Oulan-Bator où le groupe allait se séparer.

Après notre retour à la capitale, nous avons pris trois jours pour organiser la suite de notre voyage. La fin d’une étape et le début d’une autre. Nous avons dit au revoir à la Mongolie le 20 août dernier en entrant en Chine par Erlian après une traversée de frontière chaotique.

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Histoire de voyage – Texte de Blandine Host et photo de Michael Garrigues – 2011

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J’ai voyagé en Asie en vélo pendant 2 ans