photographie documentaire cercle polaire

RÉCIT DE VOYAGE : DU BITUME ET DES FJORDS

Le 9 juin dernier, nous montions dans une voiture direction Nouméa. Après 23 jours de voyage, nous sommes arrivés aux îles Lofoten au nord de la Norvège au-delà du cercle polaire.

Nous sommes accueillis chez Marinus, notre hôte pour les trois prochains jours. Hollandais d’origine, il s’est établi sur Vestvagoy, île principale des Lofoten, depuis 14 ans. Rapidement il nous a mis à l’aise et nous nous sommes sentis presque à la maison. Dans le bureau au 1er étage, nous prenons enfin une pause, chose impossible depuis le début de notre aventure. Allongée sur un matelas de fortune au milieu d’une impressionnante collection de vinyles et de vieilles cassettes audio, je prends le temps de respirer, moment propice pour repenser aux trois dernières semaines passées.

Pas besoin de tout raconter façon carnet de bord. Je préfère l’option morceaux choisis d’autant que le début de notre périple a pris des allures de tour organisé à la mode japonaise. Pour l’instant il se résume assez facilement par de longs et interminables kilomètres d’asphalte, des arrêts réguliers dans les stations service et un atlas routier pour livre de chevet. Si on savait plus ou moins à quoi s’attendre, il était difficile de nous projeter au point de mesurer réellement la fatigue accumulée. Mais je ne vais pas m’attarder là-dessus, juste le préciser car je pense que c’est aussi ça le voyage, et essayer de me remémorer quelques instants clé, premières pages de notre histoire de voyage.

Photo touriste drôle Versailles
Photo graffiti il est interdit d'interdire
amoureux baiser bruges

Après une courte étape dans le Lot (visite de Rocamadour et du Gouffre de Padirac), nous avons fait halte à Guyancourt pour un rapide bonjour/au revoir à la famille que nous remercions chaudement pour son hospitalité. Outre les bons repas passés ensemble -mention spéciale aux moelleux au chocolat, les gourmets se reconnaîtront- nous avons pris le temps de visiter le château de Versailles et de goûter à nos premiers bains de foule au milieu des touristes. Nous pensions qu’il serait intéressant d’avoir un repère français avant de se rendre sur la Place Rouge, de grimper sur la Grande Muraille ou de visiter Angkor Wat. Non pas que la comparaison soit pertinente mais ça nous a permis de réviser a minima nos références. Malgré les difficultés pour circuler parmi la foule dans les salles du château, la visite ne fût pas déplaisante surtout si l’on s’intéresse à des phénomènes comme le tourisme de masse. J’ai passé sûrement plus de temps à observer les touristes qu’à écouter les informations données par mon audio guide qui ne fonctionnait pas très bien de toute façon. Les gens sont fascinants. 

Nous avons quitté la France le lundi 13 juin pour rejoindre la Belgique et spécialement Bruges, la Venise du Nord. Nous nous sommes comportés en touristes type : visite du beffroi, balade dans les ruelles bordées de canaux et dégustation d’un cornet de frites mayo. Mais nous n’avons pas vraiment pris le temps de souffler réellement et avons franchi rapidement notre 2ème frontière après seulement sept jours de voyage. 

Nous ne connaîtrons des Pays-Bas que ses autoroutes et sa capitale, Amsterdam. C’est peu. Nous devions faire des choix. Nous ne regrettons pas celui-là car cette ville est surprenante. Nous avons fait escale au camping Zeeburg et planté notre tente au milieu de groupes d’adulescents de toutes nationalités. Sur fond d’ambiance « lendemain de soirée », nous avons eu le sentiment d’être parachutés là avec 10 ans de retard. Le contexte était assez marrant malgré la pluie battante qui a eu raison de notre toile de tente. La gare centrale fut le point de départ de notre visite de la ville célèbre pour ses canaux, ses musées mais aussi ses coffee-shops et son red ligth district. Outre un passage au musée Van Gogh et à la très intéressante exposition photos World Press 2011, nous avons essentiellement flâné dans les rues de la ville au milieu des citadins pressés, des autres touristes curieux et des clients potentiels. Atmosphère étrange où l’ambiance festive ne suffit pas à cacher la réalité du terrain : un supermarché où l’on vend sexe et drogue à ciel ouvert, le charme des canaux en plus. Fascinant, surtout à la tombée du jour lorsque les lumières rouges commencent à éclairer les vitrines et que l’on mesure l’étendue du marché. Faites votre choix, il y en a pour tous les goûts : ici c’est le temple de la consommation version débauche. Ce spectacle m’a laissée un peu perplexe. Des femmes en vitrine. Des hommes qui observent. Parfois la négociation. Remarque c’est peut-être pas plus con. Et pourtant je n’ai pas pu m’empêcher de trouver ça dégradant. Je manquais certainement d’éléments pour approfondir l’analyse.

 

Photo homme ruelle quartier rouge Amsterdam prostitution
Photo Distributeur Hamburger consommation

Je profite d’être chez Marinus pour poser des questions sur les mœurs hollandaises. Travaillant en toute légalité, les prostituées jouissent aux Pays-Bas de la même protection sociale que les salariés ou que les travailleurs indépendants, et leurs revenus sont imposables. Les filles sont contrôlées par des organismes spéciaux de l’état pour garantir leur santé et leur protection. Cette démarche a également pour objectif d’empêcher le trafic clandestin de filles et de femmes. Cette gestion suppose plus de transparence et permet d’une certaine façon d’assurer de meilleures conditions d’exercice de la profession. Malgré le cadre proposé par le gouvernement des Pays-Bas, je suppose que le milieu de la prostitution hollandais conserve ses zones d’ombre. 

Toujours est-il que les discussions avec nos hôtes nous permettent de mieux comprendre les pays que nous traversons. A ce stade du voyage nous mesurons combien le couchsurfing est une expérience pertinente qui va bien au-delà d’un toit pour la nuit. Nous l’avons bien compris lors de notre passage au Danemark dans la ville d’Aarhus où Trine, Franck et Oscar nous ont reçu pour deux jours.

C’était notre première fois. Enfin, nous avions déjà accueilli des voyageurs à Marseille et en gardons un très bon souvenir au passage, mais nous n’avions jamais demandé à être hébergés chez l’habitant via le réseau couchsurfing. Nous étions un peu gênés au début, mais la famille qui nous a reçus a su nous mettre à l’aise et s’est montrée particulièrement hospitalière. Nous avons beaucoup apprécié d’être invités à partager un repas danois tout en échangeant sur nos cultures respectives qui ne sont finalement pas si éloignées. On a également pu bénéficier de conseils précieux pour visiter la ville. C’était parfait.

Après Aarhus, nous avons lézardé au bord d’un lac du côté de Silkeborg pensant que notre bateau pour la Norvège ne serait que le surlendemain. Assoupie dans mon hamac au milieu d’une forêt de pins, j’ai cependant eu un doute sur notre calendrier. La date d’embarquement sur notre ferry pour la Norvège n’était pas le 24 mais bien le 23, c’est-à-dire le lendemain. Nous avons fait rapidement la route jusqu’à Hirtshals le soir même et avons dormi dans la voiture faute d’avoir trouvé un hébergement à un prix convenable. Dépenser 75€ pour une auberge de jeunesse sans draps, ni serviettes, ni petit dej’ n’aurait vraiment pas été raisonnable. 

Au revoir Danemark, bonjour Norvège.

Photo maison inondée jeunes garçon portant des cirés jaunes
Photo botte rouge plastic
photographie documentaire amsterdam worldpress oeuf geant

Une nuit sur le ferry dans des sièges inclinables fut bien suffisante. Au petit matin, notre besoin de confort commença à se faire sentir. Nous avons vécu l’arrivée à Bergen un peu comme une douche froide au sens propre comme au figuré. Température ambiante 10°, pluie fine, et vent glacial ont failli me convaincre d’acheter un de ces bonnets ridicules sur le petit marché situé sur le port. Je ne suis pas sûre qu’une fois sortie de la Norvège, j’aurais osé porter à nouveau un couvre-chef en forme de tête de renne. Douche froide également parce que cet endroit ne faillit pas à sa réputation de pays le plus cher du monde. Pour donner une idée des prix : une nuit chez l’habitant dans la ville de Bergen 83€, un litre de sans plomb 1,84€, un timbre pour l’Europe 1,80€, une pinte de bière 9€… Malgré le camping sauvage et le couchsurfing, nous avons vite compris que notre budget quotidien de 70€ ne serait pas suffisant. On a traversé la Norvège pour le plaisir des yeux et heureusement, là encore, le pays ne faillit pas à sa réputation : les paysages sont à couper le souffle.

Malgré son climat froid et humide (minimum 275 jours de pluie par an), Bergen est une ville agréable. Après une visite du quartier de Bryggen, célèbre pour ses maisons de bois colorées, les touristes aiment à s’attarder sur le marché aux poissons. Evidemment, nous avons suivi le mouvement et goûté quelques produits du cru. Les vendeurs proposaient toutes sortes de poissons et crustacés : saumon fumé ou mariné, crevettes, crabe des neiges et steak de baleine. Sur fond d’idéaux écolos, nous avons été quelque peu choqués de voir sur les étals des morceaux de cet animal iconique. Si Michaël n’a pas souhaité y goûter pour des raisons éthiques, ma curiosité l’a emportée et je me suis laissé tenter par une fine lamelle crue qu’un vendeur m’a proposé sur la pointe de son couteau. Rien d’exceptionnel si ce n’est la consistance semblable à celle d’un carpaccio de bœuf ; le saumon était bien meilleur. Malgré tout, le « whale burger » semblait avoir du succès auprès des badauds, certainement par goût de l’exotisme. Nous sommes restés quelque peu perplexes devant ce spectacle. Notre opinion sur la Norvège commençait à en prendre un coup, d’autant que les habitants du coin ne nous semblaient pas particulièrement chaleureux.

De Bergen, nous sommes partis pour la région des fjords où des montagnes aiguisées côtoient des bras de mer qui n’en finissent plus. Chaque virage nous réservait un décor incroyable. Le Geirangerfjorden et la route des trolls nous ont particulièrement marqués. Effectivement le décor vaut vraiment le détour. Les montagnes abruptes dessinent un paysage colérique adouci par le calme des vastes étendues d’eau. Nous avons goûté à nos premières nuits en camping sauvage et profité de réveils au milieu de la forêt ou au bord d’un fjord. Malgré le froid et l’agressivité des moustiques, nous n’avons pas regretté cette partie de notre aventure. A cette latitude et à cette période de l’année, le soleil ne se couche que très peu de temps et les nuits ressemblent plus à un 18 heures en été dans le sud de la France. Au début c’est plutôt excitant et surtout très pratique lorsque l’on fait du camping sauvage. Mais au fil des jours, nos nuits ont commencé à nous manquer terriblement. En hiver à l’inverse, le soleil ne se lève jamais vraiment du dernier week-end de novembre à la première semaine de février. Malgré un taux plus élevé de dépression en période hivernale, les gens du coin sont complètement adaptés à la situation. Nous ne nous sommes pas vraiment fait à ce mode de vie, et ici aux îles Lofoten, au-delà du cercle polaire, c’est l’apothéose : pas de nuit, même pas de pénombre, aucune obscurité. Je ne sais même plus quelle heure il est. Dehors il fait vraiment très jour.

photographie documentaire kids

Nous sommes chez Marinus, et nous proposons à notre hôte de l’inviter à manger chez lui. Sympa le concept de couchsurfing. C’est l’occasion pour nous d’en apprendre un peu plus sur la culture norvégienne. Notre image du pays est assez partagée entre le charme des paysages et une population pas très accueillante aux idéaux plutôt nationalistes. Marinus nous a expliqué que les norvégiens n’étaient effectivement pas très chaleureux au premier abord, mais qu’ils restaient cependant très serviables et soucieux des autres en cas de difficultés  (certains français ne sont pas si éloignés de ça). Ils ont un sentiment nationaliste fort mais qui selon lui est du à leur indépendance récente (début 20ème), ce qui nous a semblé normal. Le coût de la vie est élevé car de nombreux produits sont surtaxés comme l’essence et ce malgré les ressources en pétrole. Enfin, la pêche à la baleine est très bien encadrée. Seule la pêche du petit rorqual est autorisée. Un agent du gouvernement est présent sur chaque baleinier pour assurer le respect des quotas de pêche. Et depuis l’entrée en vigueur de cette règlementation, la population du petit rorqual dans la mer de Norvège est en augmentation (me voilà lavée de toute culpabilité). Si nous comprenons un peu plus les grandes lignes de ce pays, il n’en reste pas moins que notre sentiment est assez mitigé. Difficile d’avoir régulièrement l’impression de ne pas être le bienvenu. Jusqu’au Danemark, les gens nous semblaient tellement souriants et chaleureux. 

D’ici quelques jours, nous nous rendrons en Finlande via la Suède que nous ne ferons que traverser. Encore de nouvelles frontières, encore de nouveaux pays à visiter. Nous n’avons voyagé que quelques semaines et avons déjà vu tant de choses, appris tant de nouveautés. Et pourtant ça ne fait que commencer. 

Je suis aux îles Lofoten, à Valberg sur Vestvagoy. Il fait jour, jamais nuit. Un peu comme si le temps s’était arrêté. 

Histoire de voyage – Texte de Blandine Host et photo de Michael Garrigues – 2011

VOYAGE

J’ai voyagé en Asie en vélo pendant 2 ans